Peter Bogdanovich, mémoire d'Hollywood

Légende du cinéma américain, Peter Bogdanovich signe une nouvelle comédie avec Broadway Therapy, en salles le 22 avril. Ami d'Orson Welles, de Wes Anderson et de Quentin Tarantino, le réalisateur de "La Dernière Séance" ne pratique pas la langue de bois. Entretien.

© Van Tine Dennis/ABACA

Peter Bogdanovich est une sorte d'encyclopédie de l'âge d'or d'Hollywood. Depuis qu'il a débuté sa carrière, dans les années 60, il a tout fait autour du 7e art : acteur, critique, auteur d'entretiens avec des légendes comme Orson Welles, scénariste et surtout réalisateur. Celui à qui l'on doit La Dernière Séance et Et tout le monde riait, garde un doux souvenir des plus belles années hollywoodiennes. A  l'occasion de la sortie le 22 avril de Broadway Therapy, screwball comedy rétro mais pas nostalgique, il a analysé pour nous le cinéma d'aujourd'hui, nous a confié ses regrets et nous a parlé de ses idoles disparues.

Peter Bogdanovich © Van Time Dennis/ABACA

Depuis vos débuts, vous êtes considéré comme nostalgique. Vous approuvez ?
Peter Bogdanovich : Pas vraiment. Pendant des années, les journalistes ont écrit sur mes films pour dire : "C'est l'hommage de Bogdanovich à John Ford, George Cukor, Howard Hawks…" Rien de ça n'était vrai. J'ai beaucoup appris d'eux, j'ai grandi avec leurs films et je les adore, mais ce n'était pas un hommage. J'ai juste essayé de créer mes propres films à partir de ce que j'ai compris grâce à ces réalisateurs. Broadway Therapy, ou même Et tout le monde riait, ne ressemblent à rien d'autre, mais s'inspirent de classiques comme Un cœur pris au piège, L'Impossible Monsieur Bébé, Cette Sacrée vérité

Qu'est-ce que vous aimez dans ces films ?
L'humour, l'interaction entre les hommes et les femmes… Dans la plupart de ces films, la femme est un personnage très important et j'aime ça. J'en ai assez des histoires dominées par les hommes. Je préfère la compagnie des femmes et les histoires avec beaucoup d'entre elles. J'ai coupé des films parce qu'ils étaient uniquement masculins. Il n'y a pas de femme, pourquoi je voudrais le regarder ?

Qu'est-ce qui a changé depuis l'âge d'or d'Hollywood ?
Tout. Tout le monde [en français]. Jusqu'au début des années 60, tout le monde était sous contrat avec les studios : acteurs, scénaristes, réalisateurs, caméramans, musiciens... Ils constituaient une unité autonome et ça avait du sens. Si vous voulez faire des chaussures, vous avez besoin de cuir, de lacets, sous la main. C'est la même chose pour le cinéma. Maintenant, c'est dément, ennuyeux : "Qui je vais prendre ? On va avoir besoin de réalisateurs, de scénaristes..." Avant, c'était merveilleux.

D'un point de vue artistique aussi ?
Oui. Tu écris un script meilleur quand tu sais pour qui tu le fais. Tel aspect de la personnalité de tel acteur devient une facette du personnage et l'intensifie. Quand j'ai su que j'avais Audrey Hepburn pour Et tout le monde riait, je n'ai pas seulement écrit pour elle, mais en fonction d'elle. En fait, c'était son histoire : elle était mariée, malheureuse, elle restait avec son mari adultère pour ses enfants... Tout ce qu'elle porte dans le film était à elle. D'ailleurs, on pense qu'elle ne portait que du Givenchy, alors que c'était rare. Elle portait souvent un caban et une chemise en soie, ne boutonnait jamais ses manches parce qu'elle ne trouvait pas ça confortable. C'est plus simple d'écrire pour un acteur que d'écrire un personnage.

Broadway Therapy © Metropolitan FilmExport

Pour Broadway Therapy, vous aviez un casting en tête, mais vous avez changé en cours de route…
Le film était écrit à l'origine pour John Ritter, mais il est décédé. Alors on l'a mis de côté. C'est très dur de trouver un acteur qui peut être charmant, marrant, attirant, mais pas menaçant sexuellement. Je n'ai pas rencontré quelqu'un comme ça avant Owen Wilson. On ne sent pas de danger avec lui. C'était très important. Quand on est devenus amis, je lui ai demandé et il a accepté. J'ai dû réécrire le personnage pour qu'il lui corresponde davantage.

Arnold est ambivalent : à la fois misogyne et féministe, à sa façon.
Je ne pense pas qu'il soit misogyne, c'est plus compliqué que cela. On ne peut pas dire s'il est bon ou mauvais, il est quelque part entre les deux, j'aime cette ambiguïté. Les gens sont comme ça. Il y a un film génial qui joue sur le même principe, c'est Autopsie d'un meurtre. Jimmy Stewart disait justement que les gens ne sont pas tout blanc ou tout noir, ils sont plein de choses. Arnold est plein de choses.

Il y a une scène importante dans le film : celle de l'audition. Etes-vous fasciné par le moment où un inconnu devient une star ?
J'ai eu cette sensation avec Imogen Poots. Elle est venue me voir à New York, on a parlé pendant une demi-heure, mais j'ai su que ce serait elle au bout de 10 minutes. Elle n'était pas prétentieuse : elle n'essayait pas d'être atypique, elle l'était tout simplement. Quelqu'un m'a demandé un jour pourquoi j'ai casté Cybill Shepherd pour La Dernière Séance. Je me souviens du jour où nous avons pris un petit-déjeuner ensemble. Il y avait une rose dans un vase sur la table basse. Quand elle s'est assise par terre pour me parler, elle faisait aller et venir la rose en la tapant avec ses doigts [il mime le geste]. Je me suis dit : "C'est elle, c'est comme ça qu'elle fait avec les hommes."

Comment avez-vous eu l'idée de l'apparition de Quentin Tarantino ?
Nous avons pensé que ce serait bien de prendre quelqu'un de populaire pour ce caméo. C'était trop compliqué d'avoir une star de cinéma comme Leonardo DiCaprio ou Brad Pitt. Quelqu'un a dit pourquoi pas Quentin ? J'ai répondu qu'on était amis, mais que je n'arrivais jamais à l'avoir au téléphone. Et pour la toute première fois, il a répondu à mon coup de fil ! Je lui ai parlé de notre idée, il a trouvé ça marrant.

On a parlé de la manière dont Hollywood a changé. Trouvez-vous toujours votre bonheur au cinéma ?
Pas vraiment. Je n'ai pas vu un bon film depuis très longtemps. D'ailleurs, je ne vais plus tellement au cinéma, je suis trop souvent déçu. Le dernier film que j'ai vu en salles était 50 Nuances de Grey, qui était assez nul, même si Dakota Johnson n'est pas mauvaise. Elle fait un travail remarquable quand on la voit face à Jamie Dornan, ennuyeux comme une pierre, inintéressant. Elle a rendu le film supportable.

A vos yeux, tous les bons réalisateurs et acteurs ont disparu ?
Il y a quelques réalisateurs talentueux comme Wes Anderson, Noah Baumbach, qui sont mes amis. J'aime les films avec une vraie identité. D'une manière générale, je trouve que tous les arts sont dans une période de décadence. Il n'y a plus d'auteurs comme Victor Hugo, Alexandre Dumas, Mark Twain, plus de réalisateurs comme Jon Ford, Howard Hawks, Orson Welles, Alfred Hitchcock, plus de peintres comme Turner, Rembrandt… Même la pop musique a sombré. Maintenant on a du rap, du hip-hop, ce n'est ni de la musique, ni de la poésie, mais juste du bruit.

Broadway Therapy sous-entend que la vie serait ennuyeuse si on ne pouvait pas raconter d'histoires. C'est votre manière de penser ?
Etre réalisateur, c'est raconter des histoires et c'est ce que j'ai fait la plupart du temps. Je me souviens qu'à l'écriture du scénario, Louise Stratten [son ex-femme et co-scénariste, ndlr] et moi sommes passés par de sombres périodes avec des soucis d'argent, nulle part où aller. Raconter cette histoire nous a permis de garder toute cette folie loin de nous. Faire des histoires et s'en amuser, c'est ce que le monde a de plus rafraîchissant.

Broadway Therapy © Metropolitan FilmExport

Pensez-vous que le futur du cinéma est dans la télé ?
Depuis Les Sopranos, je préfère les séries aux films. Breaking Bad était géniale, Downtown Abbey est franchement bonne, Homeland est pas mal, Game of Thrones est intéressante. Il y a bien plus à dire sur la télévision que sur le cinéma. Les films suivent un schéma affreux : pendant l'âge d'or d'Hollywood, il n'y avait pas de système de critiques, de box-office, on ne cherchait pas à faire absolument de l'argent. C'était un autre monde.

Restez-vous optimiste pour l'avenir du cinéma ?
C'est dur de prédire quoi que ce soit, mais je pense qu'aller au cinéma, s'asseoir dans le noir avec des étrangers et regarder l'écran est toujours une expérience intéressante, provocante, excitante. Et puis ce n'est pas parce qu'il y a beaucoup de merdes, qu'il ne peut pas y avoir quelque chose de bien. Je dis toujours que le meilleur remède à l'état actuel du cinéma est de faire un bon film et d'avoir du succès. Avant que Titanic ne sorte, tout le monde disait : "Oh mon Dieu, ils font un film à 150 millions de dollars, ça va être un désastre"… Vu le triomphe, tout le monde a pensé que dépenser beaucoup était la solution, mais c'est aussi comme ça qu'on perd beaucoup d'argent. C'est stupide. En 1971, La Dernière Séance a couté un peu plus d'un million et a rapporté un tas d'argent. Vous faites plus d'argent si ça coute moins cher !

Avez-vous des regrets ?
On a tous des regrets. Je me souviens la dernière conversation que j'ai eue avec Orson Welles, deux semaines avant sa mort. Je lui ai dit que j'avais l'impression d'avoir fait un tas d'erreurs... Il m'a répondu : "Il me semble impossible de traverser la vie sans en faire un très grand nombre." On ne peut pas demander une nouvelle prise.

Qu'avez-vous le plus apprécié au cours de votre carrière ?
J'aime particulièrement travailler avec les acteurs. Scorcese dit qu'il fait ses films dans la salle de montage, je les faits sur le tournage, avec les comédiens. La préparation n'est pas nécessaire et la post-production peut être une galère parce qu'il faut discuter de tout avec les producteurs et les studios, il y a tout le temps des problèmes. Mais faire le film, le tourner, c'est ce qui me plaît le plus.

Vous avez aussi été journaliste, vous avez écrit sur le cinéma. Pensez-vous que la réflexion autour des films a disparu au profit de la promo et du divertissement ?
Il y a une période dont je me souviens, fin des années 50, années 60, pendant laquelle il y avait beaucoup de discussions critiques. Je crois que c'était né en France avec la Nouvelle Vague, la Politique des auteurs. C'était une approche intéressante. C'est drôle de voir comment les Français expliquent toujours aux Américains ce qu'ils font de bien. Ca a été le cas pour le jazz, pour les films grand public. Vous avez pointé du doigt qu'Hitchcock et Hawks étaient de bons réalisateurs et nous nous sommes dits "oui, c'est vrai" (rires).

Broadway Therapy, de Peter Bogdanovich, avec Owen Wilson, Imogen Poots, Jennifer Aniston. Au cinéma le 22 avril.

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