Hungry Hearts: l'avis du psy sur le film

"Hungry Hearts" de Saverio Costanzo, avec Adam Driver et Alba Rohrwacher, sort au cinéma le 25 février. "Il s'agit d'un film, élégamment interprété, très intéressant aussi bien d'un point de vue cinématographique que psychiatrique", nous assure le Dr. Anne-Sophie Gamain. Analyse.

© BAC Films

Troublant, intelligent, déconcertant, Hungry Hearts a conquis le coeur de la Rédaction du Journal des Femmes et celui d'Anne-Sophie Gamain,  psychiatre à Valenciennes, qui nous révèle son point de vue sur l'opus et les thématiques abordées.

Qu'avez-vous ressenti devant le film Hungry Hearts ?
Hungry Hearts nous raconte le parcours d'un couple, de leur rencontre à l'accès à la parentalité, nous faisant partager leurs émotions, des plus légères aux plus sombres.

Le coup de foudre entre les deux personnages a lieu alors qu'ils sont enfermés dans les W.C d'un restaurant chinois. Leur complicité se noue autour des effluves nauséabondes des déjections de Jude... C'est original est riche de sens, non ?

La première scène du film, scène de la rencontre des personnages principaux, nous les présente sur un ton léger, elle installe leur complicité, suscite chez le spectateur l'empathie et l'identification. Dès cette première scène, les thèmes du huis clos, de l'enfermement et des limites sont posés et seront le fil rouge tout au long du film: initialement, les protagonistes subissent un enfermement qui leur est imposé et sont confrontés au "mauvais" ("la merde", les mauvaises odeurs) qui est à l'intérieur. Cet enfermement sera par la suite intégré dans la "folie" de Mina, qui l'orchestrera; la menace, le "mauvais" désigné sera situé à l'extérieur.

Dans le film, lorsque Mina tombe enceinte, sa relation (amoureuse et sexuelle) avec son conjoint évolue, mais aussi son rapport aux autres, au monde extérieur et à son propre corps...
La grossesse de Mina va venir bousculer l'équilibre du couple et son état psychique. Dans la vie d'une femme, la grossesse est un moment de crise psychique, maturative, qui vient bousculer l'identité du sujet en questionnant son passé et l'assignant à une nouvelle place. Monique Bydlowski parle de transparence psychique pour décrire cet état psychique propre à la grossesse, moment de vulnérabilité où les capacités de refoulement (moyen de protection psychique) ne sont plus opérationnelles, et où la mère opère un repli sur soi.

En quoi une grossesse, le fait d'avoir un un être qui se développe en vous, dans votre ventre, peut-elle modifier le comportement ?
Winnicott avait décrit la "préoccupation maternelle primaire", cette "folie normale", état de repli, de dissociation , de fugue, qui s'installe au cours de la grossesse. La mère va développer une extrême sensibilité, être capable de décoder les signaux du nouveau né et ainsi s'adapter au plus près aux besoins du bébé.
Pour Mina, cette première grossesse non désirée, dans une ville où elle est étrangère, va remettre en questions ses projets personnels et professionnels et prendre un tournant pathologique. De façon générale, une relation mère/bébé est pathologique, dysfonctionnelle quand l'accordage entre la mère et son enfant ne peut avoir lieu. L’interaction entre la mère et son enfant peut être perturbée du fait d'une pathologie psychiatrique pré existante à la grossesse ou déclenchée par la grossesse, on parle alors de troubles du post partum (dépression, psychose).

Mina protège son enfant de façon obsessionnelle, jusqu'à perdre contact avec la réalité...
Mina va développer une relation de type psychotique avec son enfant. Dans cette relation, il n'y a pas de place pour l'autre, y compris pour le père. Mina a une vision très clivée du monde: soit on adhère à son discours (délirant) soit on est contre elle, assimilé à l'extérieur menaçant. La grossesse et les bouleversements qui l'accompagnent vont être ici le révélateur d'une fragilité antérieure et faire basculer Mina dans la psychose. La relation au monde et à son enfant sont délirantes, vécues sous le postulat d'une menace extérieure. Elle seule peut protéger son enfant ; elle est dans un déni de la réalité, des besoins de son enfant (dénutrition, retard de développement). Le caractère pathologique de leur relation est l'impossibilité pour Mina de s'adapter aux besoins de son enfant et de permettre son individuation. Sans dévoiler la fin du film, celle ci viendra dans une certaine mesure confirmer le postulat de Mina.

Pendant sa grossesse, Mina ne se nourrit pas parce qu'elle semble vouloir garder ce bébé en elle... Ensuite, elle prive son petit garçon de manger et l'empêche de se développer normalement. Comment analysez-vous cette attitude ?
Les troubles alimentaires sont secondaires au vécu délirant de Mina et à sa méfiance pathologique. Ils ne sont pas l'expression d'une maltraitance consciente, bien au contraire, ils représentent pour Mina un moyen de défense, de protection, en réalité inadapté.

On navigue dans ce film de la comédie romantique au thriller psychologique, voire à l'horreur. C'est déstabilisant, propice à l'angoisse, pourtant, on ne porte pas de jugement. Être plongé dans l'inconnu, mais rechercher l'équilibre dans le récit, c'est un peu le métier de psychiatre, non ?
Le film nous place en effet dans une position proche de celle du psychiatre, position d'observateur, dans l'empathie avec les protagonistes qui tentent désespérément de trouver un nouvel équilibre et se sortir de leurs angoisses. Toutefois, en tant que spectateur nous n'avons aucun moyen d'intervention là où la position de psychiatre permettrait d'introduire une altérité dans cette relation pathologique et proposer les soins adaptés.



L'histoire : Jude est Américain, Mina Italienne. Ils se rencontrent à New York, tombent fous amoureux et se marient. Lorsque Mina tombe enceinte, une nouvelle vie s’offre à eux. Mais l’arrivée du bébé bouleverse leur relation. Mina, persuadée que son enfant est unique, le protège de façon obsessionnelle du monde extérieur. Jude, par amour, respecte sa position jusqu’à ce qu’il comprenne que Mina commence à perdre contact avec la réalité.