Abd Al Malik : "L'humanité ne s'arrête pas aux frontières des cités"

Le rappeur alsacien retrace son parcours en noir et blanc et pose son regard sur les cités françaises dans "Qu'Allah bénisse la France", en salles le 10 décembre. Abd Al Malik répond à nos questions en citant Césaire et Sartre et récite les valeurs qui lui tiennent à coeur, presque comme une prière.

Abd Al Malik
© 2014 - FC - Les Films Du Kiosque

Slameur de génie, poète cultivé et engagé, Régis Fayette-Mikano de son vrai nom a grandi au Neuhof, une cité tourmentée de Strasbourg. Révélé grâce à sa plume et son phrasé, Abd Al Malik poursuit son parcours artistique derrière la caméra. Pour Qu'Allah bénisse la France, au cinéma le 10 décembre, le Français de 39 ans puise dans ses souvenirs d'entre les blocs pour donner une claque à quiconque va voir son passé sur grand écran.
Excellent élève le jour et délinquant la nuit, le jeune Alsacien né dans une famille catholique et élevé par sa mère apprend l'islam, la spiritualité, l'amour en même temps qu'il est confronté à la violence, la drogue et l'incompréhension. Dans son film, ce n'est pas lui "qui est important", comme il le rappelle : c'est l'histoire et ce portrait monochrome de jeunes qui grandissent entre les murs. Ce "fils de l'instant" - il se définit ainsi - "reprend là où La Haine s'est arrêté". Sauf que chez lui, la haine se transforme en amour.
Abd Al Malik parle comme il slame : ses mots sont posés, choisis, percutants. Ses paroles vous bercent de leur musicalité. Les valeurs s'échappent de son esprit, passent par ses yeux, pour atterrir droit sur vous, dans un discours aussi rythmé qu'un de ses sons. Tentative de retranscription d'un entretien fort en convictions.

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Abd Al Malik sur le tournage de Qu'Allah bénisse la France © 2014 - FC - Les Films Du Kiosque

Qu'est-ce qui vous a poussé à porter votre autobiographie sur grand écran ?
Abd Al Malik : Les mêmes raisons qui m'ont incité à écrire ce livre. On fantasme énormément sur le rap, les cités, les banlieues et l'islam. Je voulais raconter tout ça de l'intérieur, être dans une démarche de vérité, puisque ce sont des choses vécues, en utilisant ce que je considère comme l'outil culturel par excellence : le cinéma. Les grands réalisateurs sont comme les grands romanciers des siècles précédents, ils ont un impact. Je rêve que les gens aillent au cinéma et se disent "on est tous les mêmes".

Certains souvenirs n'ont-ils pas été trop douloureux à raviver ?
Des moments ont été difficiles, mais je devais raconter. Je ne pouvais pas faire l'impasse, c'était important de parler vrai et de raconter vrai. Le cinéma est un médium d'humanité. Ce qu'on voit à l'écran, c'est moi, c'est nous, disant "nous sommes des êtres humains comme vous. On a peur, on a mal, parfois on est paradoxaux, schizophréniques, on chemine, on avance..." C'est raconter la vie.

Qu'Allah bénisse la France, certains diront que c'est choquant. Pourquoi ce titre ?
Il est à prendre au premier degré. J'aurais pu dire "que Dieu bénisse la France", "qu'Adonaï bénisse la France"... Je dis "qu'Allah bénisse la France" parce que nous sommes dans une période où les amalgames bêtes son fréquents. Ce n'est pas parce que certaines personnes qui se réclament de l'islam sont des terroristes, des meurtriers, que toute la communauté musulmane le devient. Il faut comprendre une bonne fois pour toutes que l'islam, comme le judaïsme ou le christianisme, est une religion française. Dire "qu'Allah bénisse la France", c'est parler des notions républicaines, de laïcité.

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Abd Al Malik à Strasbourg © 2014 - FC - Les Films Du Kiosque

Quel message avez-vous essayé de véhiculer ?
Je voulais sortir de l'image médiatique, du fait-divers, ou sociologique, des statistiques. Je voulais parler de l'intérieur, d'individus, d'êtres, de personnes singulières. L'humanité ne s'arrête pas aux frontières des cités. 80 % du casting est composé de gens du quartier. La cantine, la régie, la sécurité et une partie de la production étaient gérées par eux. C'est un film par nous, pour nous, pour dire "nous sommes des êtres humains comme vous et nous sommes capables de nous associer pour faire de belles choses". C'est un effort d'unité nationale. J'ai grandi dans un endroit où Scarface a eu une influence réelle. Des gens sont morts après l'avoir vu. J'avais dans l'idée de faire un anti-Scarface, un film dont on sort vivant.

Vous avez été élevé par votre mère. Cette éducation féminine vous a-t-elle influencé ?
Totalement. Je pense que les femmes sont plus fortes que les hommes. Une femme est capable de faire ce qu'un homme fait, alors qu'un homme est incapable de faire ce qu'une femme fait. J'ai trois femmes de ma vie : ma mère, mon épouse et Juliette Gréco. Ce sont les personnes qui ont fait de moi l'homme que je suis. Cette force féminine, je l'ai aussi, grâce à elles.

Vous êtes papa. Quelles sont les valeurs que vous essayez d'inculquer à vos enfants ?
Le respect - c'est la valeur fondamentale -, le savoir et la culture comme boussoles de vie. Je veux qu'ils respectent les autres, les êtres, de manière générale. Et qu'ils soient des citoyens utiles au monde, à la société dans laquelle ils vivent.

Quel rôle a eu la littérature dans votre construction ?
Quand j'étais dans la cité, j'allais en Russie au 19e siècle ou aux Etats-Unis, j'étais avec Raymond Carver, je discutais avec Albert Camus, je parlais avec Césaire, j'échangeais avec Sartre, je philosophais avec Deleuze... Ca m'a permis de voyager sans quitter mon quartier, de comprendre qu'il y avait une vie derrière les blocs, au-delà de la cité.

Que répondez-vous à ceux qui vous disent trop idéaliste ?
Pour eux c'est une insulte, pour moi c'est une gratification. Sans idéal, on ne peut pas construire. Aujourd'hui on insulte les gens en leur disant qu'ils sont rêveurs, mais il faut rêver. Lorsqu'on ne rêve plus, on accepte et on subit. Lorsqu'on rêve, on n'est pas d'accord et on fait en sorte que le rêve devienne réel. D'autres disent que je suis bien-pensant : je le suis et je préfère ça à être mal-pensant. Le rêve et l'utopie sont vitaux, sinon on est morts.

Qu'Allah bénisse la France, d'Abd Al Malik, au cinéma le 10 décembre.