Philippe Claudel : "je suis un privilégié torturé"

Ecrivain dont les romans sont traduits dans le monde entier, Philippe Claudel est aussi réalisateur à succès. Après "Il y a Longtemps que Je t'aime" et "Tous les Soleils", il nous présente "Avant L'Hiver", un film subtil et intense, entre comédie de mœurs, chirurgie du couple et thriller psychologique.

Philippe Claudel : "je suis un privilégié torturé"
© PMG/SIPA

JournalDesFemmes.com : Vous êtes agrégé de Lettres Modernes, vous avez enseigné en prison et travaillé auprès d'handicapés... Parlez-nous de votre parcours ?
Philippe Claudel : J'ai eu une formation littéraire et cinématographique qui a abouti à une thèse et à l'agrégation. Aujourd'hui je suis maître de conférence à l'Université de Nancy, à l'Institut Européen du Cinéma et de l'Audiovisuel. J'ai toujours essayé d'être lucide et dur avec ce que je faisais, ni de me dévaloriser, ni de me survaloriser. Je ne suis pas un génie, mais je fais du mieux possible.

Comment analysez-vous votre double activité d'auteur et de cinéaste ?
Philippe Claudel : Je suis passionné par les arts sous toutes leurs formes et ma créativité prend deux trajets : l'écriture romanesque ou le cinéma. Les films que je fais sont plus autobiographiques que les bouquins que j'écris, même si j'emprunte toujours des masques.

Vous dites "ce film, je n'aurai pas pu en faire un livre".
Philippe Claudel : Quand j'ai une idée, elle prend la voie du roman ou celle du scénario, mais il n'y a pas d'hésitations. Certaines histoires naissent avec le désir de faire des films.

Comment a germé l'idée d'Avant l'Hiver ?
Philippe Claudel : Là, j'ai pensé immédiatement à Daniel Auteuil, à cette lumière blanche, à cette ambiance glaciale.... Mais à l'origine, il y a toujours une musique. En l'occurrence, une chanson interprétée par Johnny Cash, "Love's Been Good To Me" , une ballade mélancolique, grave et rocailleuse. De cette brisure, cette voix écorchée, je me suis interrogé sur une autre forme de cassure. Lorsqu'on arrive à l'automne de sa vie, que l'on commence à faire des bilans, on se demande si l'on a fait les bons choix, si l'on est avec la bonne personne, si l'on a sacrifié des choses... Tout le film s'est cristallisé autour de ces questions. La Bohême de Puccini a aussi joué un rôle presque matriciel.

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Philippe Claudel, le 14 septembre 2012, dans Au Field de la Nuit. © PMG/SIPA

Quelles émotions, quels sentiments avez-vous voulu faire passer ?
Philippe Claudel : La vitesse, la rapidité avec laquelle la vie s'écoule sans qu'on ait le temps de s'arrêter, de faire une pause, un pas en arrière ou un pas sur le côté. Je suis hyper favorisé, je voyage beaucoup, j'ai une certaine notoriété.... De l'extérieur, tout le monde pense que ma vie est magnifique, mais, intérieurement, le tumulte existe.

Vos personnages sont sombres, torturés, ils semblent vivre dans une prison dorée. Pourquoi une telle noirceur ?
Philippe Claudel : Le film est plus grave que sombre. Malgré la grisaille,  il y a un jeu de transparences. On ressent, j'espère, cette espèce d'humidité, de brume et de froid. La beauté de l'image est inversement proportionnelle au chaos qui anime les personnages.

Diriez-vous que ce film est un drame existentiel ?
Philippe Claudel : Oui, le questionnement est de ce type. Qu'est-ce que la vie humaine ? Où nous mène-t-elle ? Qu'est-ce qu'aimer ? Faire sa vie à côté de quelqu'un, est-ce un sacrifice ? Une punition ? Les enjeux sont dramatiques, il y a une succession de choix, de deuils, de concessions.... Le cinéma n'est pas fait "que" pour nous faire rire ou nous amuser. Ce film exige un travail du spectateur. Tout n'est pas dit, tout n'est pas donné. Il y a des zones d'ombres...

Comme ces fameuses roses rouges... A cause de vous, plus personne ne voudra recevoir de bouquets !
Philippe Claudel : C'est vrai ? Le concept d'étrangeté est accentué par le décor que j'ai choisi. Je voulais tourner en Lorraine, mais c'est au Luxembourg que j'ai trouvé une maison ambivalente. Elle a une architecture, une déco, un jardin splendide, mais à l'intérieur on ressent un malaise. Beauté ET danger, deux notions également présentes chez les femmes du film. Les hommes sont moins complexes, ils sont faits d'un matériau brut...

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Image du film Avant L'Hiver © UGC Distribution

Parlez-nous de Paul, votre "héros"
Philippe Claudel : Il ouvre le cerveau des gens, c'est troublant, non ? Je me suis inspiré d'un ami neurochirurgien, un métier du ressort du sacrifice personnel. Ils ont la vie des gens entre leurs mains, mais pas de vie privée. Je trouvais symboliquement intéressant de prendre un personnage exerçant une telle activité, qui à un moment n'arrive absolument plus à lire dans sa propre tête.

Puis Lou va entrer dans sa vie...
Philippe Claudel : Il est temps pour Paul de s'arrêter et de reconsidérer son couple et son existence. Il ne parle pas avec son épouse (Kristin Scott Thomas). Leurs rares échanges sont des phrases lapidaires. Et lorsqu'ils font le constat de ne pas assez communiquer, c'est pour aboutir à cette phrase terrible : "Parler de quoi?".
Lou (Leïla Bekhti) va obliger Paul à se poser. L'attirance qu'il éprouve pour cette femme n'est pas de l'ordre du désir, de l'attraction sexuelle, mais du sensible. "Elle m'émouvait", dit-il à l'inspecteur. Il est fasciné par cette jeune personne pour qui le champ des possibles est encore immense... 

Vous croyez encore qu'on peut être heureux en couple ? En famille ? Entre amis ?
Philippe Claudel : J'ai 51 ans et je me rends compte que quand je parle de "ma vie" cela n'a aucun sens. En revanche je peux évoquer des chapitres autonomes. Il y a des moments consacrés aux autres, des instants plus solitaires. L'image que j'ai du bonheur n'est pas aussi contrariée que celle qui est véhiculée dans le film. Je suis plus heureux et optimiste sur le pouvoir de l'amour et les rapports d'amitié. J'ai la chance d'être sauvé par cette tendresse, contrairement aux personnages du film qui sont trop égoïstes. Richard Berry le dit à Daniel Auteuil : "Tu joues les gentils, mais tu n'as pensé qu'à toi".

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Affiche du film "Avant L'Hiver", en salles le 27 novembre. © UGC Distribution

Le temps qui passe est-il forcément douloureux ?
Philippe Claudel : Si l'on n'est pas trop égocentré, il fait moins mal. Si notre vie se construit dans la complicité, la générosité, il y a une sorte de douceur...

Portrait chinois :

Si vous étiez :
Une saison : l'automne
Une ville : Sydney
Une recette de cuisine : le Boeuf mode
Une plante, une fleur : la gentiane bleue
Un parfum : l'odeur de ma femme
Une drogue : le chocolat
Une musique : le silence qui est devenu trop rare