Tatiana de Rosnay : "Je vais jouer au cinéma"

Après "Elle s'appelait Sarah", "Boomerang" est le deuxième roman de Tatiana de Rosnay à passer de l'écrit à l'écran. A l'occasion de la sortie du film de François Favrat, Le Journal des Femmes a rencontré, au grand jour, la romancière, manitou des secrets.

© Briquet Nicolas/ABACA
Tatiana de Rosnay © Briquet Nicolas/ABACA


Boomerang, au cinéma le 23 septembre, est adapté du roman éponyme de Tatiana de Rosnay. C’est la deuxième fois que les écrits de la romancière franco-britannique sont portés à l’écran, après Elle s’appelait Sarah, en 2010. Nous avons rencontré l’auteure dans La Place, le café parisien du XVe arrondissement qu'elle affectionne particulièrement, par une matinée pluvieuse... Une atmosphère qui n’était pas sans rappeler celle de l’île de Noirmoutier, où se déroulent l’intrigue du film et du livre. Et pour ajouter à l’ambiance, l’ombre de Daphné du Maurier, écrivain préférée de Tatiana de Rosnay et sujet de sa biographie Manderley For Ever, planait incontestablement sur cet échange, entre littérature et cinéma.

Le Journal des Femmes : Comment se sent-on à la veille de la sortie d’un film adapté de son roman ?
Tatiana de Rosnay : Ce n’est pas la première fois que ça m’arrive puisque j’ai vécu cette aventure avec Elle s’appelait Sarah, mais c’est vrai que je suis particulièrement émue par Boomerang qui est un sujet plus personnel. Elle s’appelait Sarah, c’est l’Histoire avec un grand H et là, c’est l’histoire d’un homme confronté à un secret de famille.

Aviez-vous déjà les noms de Laurent Lafitte, Mélanie Laurent et Audrey Dana en projetant une adaptation ? Pour Elle s’appelait Sarah, vous aviez pensé à Jodie Foster [rôle finalement tenu par Kristin Scott Thomas, ndlr]…
Je n’avais personne en tête parce qu’Antoine est inspiré d’une personne que je connais très bien et c’est à elle que je pensais. Pour sa sœur et pour Angèle Rouvatier, je n’avais pas d’actrice particulière en tête. Quand François Favrat m’a parlé de Laurent Lafitte, j’ai eu un moment de surprise parce que pour moi, c’était plus un acteur du registre comique. Je n’avais jamais vu de film où il ne faisait pas le clown. Physiquement, ça correspondait parce qu’Antoine est brun, a la quarantaine et c’est un bel homme. J’ai fait confiance à François Favrat et quand j’ai vu le film, je me suis dit qu’il avait eu raison.

Vous lui avez fait une confiance totale ? Vous n’avez pas du tout été impliquée dans l’écriture du scénario ou dans la préparation du film ?
Les écrivains ne sont pas impliqués à part s’ils en font la demande. Moi, je reste très en retrait parce que je ne suis pas un auteur interventionniste, je ne vais pas aller embêter le réalisateur. Je trouve que le cinéma est fragile. Je ne vois pas l’intérêt d’avoir un auteur qui vient dire toutes les cinq minutes "ce n’est pas comme ça dans mon livre".

Pourquoi avoir situé votre intrigue sur l’île de Noirmoutier ?
J’ai été inspirée par l’histoire d’un frère et d’une sœur qui retournent dans un lieu de vacances et dans la vraie vie, c’était Dinard. Mais je ne voulais pas choisir cette ville parce qu’il y a des ramifications familiales pour mon mari et je ne voulais pas choisir le Pays basque qui a des ramifications familiales pour moi. Je voulais être en terrain neutre. Il y a six ans, des amis nous ont invités à Noirmoutier. Quand je suis allée sur le Gois et que j’ai vu cette fameuse route submersible, j’ai trouvé que c’était très romanesque et très beau.  

Dans vos romans, vous parlez de quête des origines, de secrets de famille. Cela renvoie à quoi pour vous ?
J’ai grandi avec des secrets. Certains sont très douloureux, pas pour moi, mais pour des membres de ma famille. Ca m’a toujours intéressé et c’est un thème qui m’a aussi intéressée chez d’autres écrivains. Daphné du Maurier plaçait énormément de secrets dans ses romans. Dans mon prochain livre, qui sera un peu dans la lignée de Boomerang, il y aura un terrible secret. Je n’y échappe pas !

Vous parlez de Daphné du Maurier. Comment l’avez-vous découvert ?
Ma mère m’avait offert Rebecca pour Noël. C’est un magnifique livre très noir, très mystérieux qui a été adapté par Hitchcock. C’est l’histoire d’une jeune femme qui tombe très amoureuse d’un veuf beaucoup plus âgé qu’elle, très séduisant. Ce Maxim de Winter a un terrible secret. Ca m’a fasciné parce que c’est un roman qui ne donne pas de réponse, vous êtes obligés de vous faire la fin vous-même. C’est aussi un livre qui met en scène une maison, Manderley. Dans la plupart de mes livres, il y a des maisons et c’est Daphné du Maurier qui m’a insufflé ça.

Vous n’êtes jamais lassée de vos personnages, à force de longues tournées promotionnelles ?
Il y a un moment où il faut que je retrouve un petit silence en moi pour pouvoir écrire. Daphné [du Maurier] m’a étouffée mais c’est quelqu’un qui a existé. A un moment, mon mari m’a même dit : "Ecoute, il va falloir que Daphné parte." Elle m’a complètement habitée pendant l’écriture de Manderley for Ever. J’aimerais bien qu’un film soit fait sur sa vie, tellement romanesque. Il faut juste trouver la bonne actrice.

Vous pensez à quelqu’un en particulier ?
J’ai pensé à Keira Knightley parce qu’elle a le même menton très carré que Daphné du Maurier. Elle est anglaise. Si elle se teint les cheveux en blond et si on lui met des verres de contact bleus, ça pourrait être assez intéressant.

Vous avez écrit votre premier manuscrit à 11 ans. De quoi parlait-il ?
C’était l’histoire d’une petite fille qui vit dans le Londres du 19e siècle, parce que j’aimais beaucoup Dickens et Oliver Twist. Cette petite fille, évidemment très riche et très malheureuse, va s’échapper avec un petit garçon de son âge qui est ramoneur. Ils vont s’échapper par les toits – j’avais aussi été influencée par Mary Poppins. C’est un petit roman qui doit faire 100 pages. Je l’ai offert à ma mère pour son anniversaire. Elle a beaucoup aimé donc j’ai continué à écrire pour elle. Mais tout ce que j’ai écrit entre l’âge de 11 et 30 ans, une quinzaine de romans, ne sera jamais publié. Ce sont des œuvres de jeunesse, je ne vois pas l’intérêt de les publier.

C’est vrai qu’ils sont enfermés dans une cave avec la mention "Ne pas publier si je meurs" ?
Oui. Il y a un polar, des poèmes, un journal intime, quelques romans d’amour très sirupeux… Je ne vois vraiment pas qui ça pourrait intéresser, à part quelqu’un dans 200 ans qui voudrait savoir comment écrivaient les adolescents à la fin du 20e siècle. Mais je pense que mes lecteurs et ma famille seraient très déçus si ces livres-là sortaient. Daphné du Maurier a mis un embargo de 50 ans sur son journal intime. Je pourrai le lire quand j’en aurai 80. Je ne vais pas mettre d’embargo sur le mien, mais franchement, aucun intérêt.

Vous parlez de la manière dont écrivent les adolescents, mais comment écrivez-vous ?
Pour utiliser un terme cher à Daphné du Maurier, elle disait que les idées de roman "infusent". Mes idées viennent par hasard en écoutant une conversation, en regardant un sujet d’actualité à la télévision, en étant sensible à un endroit. Le roman infuse, il grandit dans ma tête et il y a ensuite la période de l’écriture où il suffit de s’enfermer. Moi, dans un endroit très monacal, une petite chambre de bonne sans eau et à peine avec l’électricité. Je m’enferme dans cette pièce et j’écris sur un ordinateur qui n’est pas relié à Internet. Je pense que tous les écrivains se méfient beaucoup d’Internet. On ne peut pas écrire s’il y a sans cesse des notifications ou des mails qui arrivent. La création pure ne se fait pas du tout avec Internet.

Vous êtes pourtant très attachée à Internet et êtes très présente sur les réseaux sociaux. Qu’est-ce que cela vous apporte en tant qu’écrivain et journaliste ?
J’en ai parlé dans A l’encre russe : mon héros est un jeune écrivain qui passe beaucoup trop de temps sur les réseaux sociaux. D’ailleurs, il existe sur Twitter et sur Instagram. Puisqu’il est addict, ça a du sens qu’il puisse exister. Il a 1 000 followers sur chaque réseau et je ne sais pas si les gens se rendent compte qu’il est mon alter ego masculin. Angèle Rouvatier [personnage de Boomerang, ndlr] avait un compte Facebook qu’on a dû fermer parce qu’elle se faisait beaucoup draguer et c’était compliqué à gérer. Je me sers aussi beaucoup des réseaux sociaux pour communiquer avec mes lecteurs. Ca peut parfois être un peu chronophage. J’essaie de répondre rapidement à tout le monde.

Ca doit effectivement vous prendre un temps fou...
Avec les réseaux sociaux, c’est beaucoup plus rapide. J’essaie de ne pas dépasser une heure par jour. Sur Facebook, c’est facile, on fait "like, like, like". Sur Twitter, on retweete.

Aujourd’hui, vous vous considérez plus comme une journaliste ou comme un écrivain ?
Je ne suis plus journaliste. Je le suis devenue pour gagner ma vie à l’époque où mes livres ne se vendaient pas. Pendant 15 ans, j’ai écrit pour Psychologies, pour ELLE, pour Le JDD. J’ai beaucoup aimé faire ça. Je crois que je ne suis plus vraiment journaliste et que le travail de l’écrivain a pris le dessus. Maintenant, si on me demande d’interviewer Hillary Clinton ou Meryl Streep, je suis preneuse !

C’est une évolution logique de passer du journalisme à l’écriture de romans ?
Ce n’est pas du tout la même écriture. Le journalisme correspond à une forme d’écriture que j’aime beaucoup, qui est beaucoup plus facile à mes yeux, plus rapide, plus punchy. Ce qui me manque, c’est de ne pas pouvoir rencontrer les gens et poser des questions parce que quand on écrit un roman, on est seul derrière son ordinateur.

Quels conseils donneriez-vous à d’aspirants écrivains ?
Ma réponse est très simple et très brutale : c’est "écrivez". Pour devenir écrivain et pour commencer, il faut se lancer. Il suffit d’avoir le courage de s’assoir et de le faire. Même si ce que vous écrivez est court ou que n’êtes pas content, que vous doutez de vous, ce n’est pas très grave. L’important, c’est de commencer. Si vous n’avez pas d’imagination ou si vous n’avez pas d’inspiration, vous ne pourrez pas écrire. Il faut d’abord que vous ayez envie de raconter une histoire, que vous ayez quelque chose à dire.

Moka, votre roman paru en 2006, va bientôt faire l’objet d’une adaptation au cinéma. Auriez-vous un scoop à révéler au Journal des Femmes ?
J’ai même un gros scoop. Je vais jouer dedans. C’est de la figuration bien sûr. J’ai fait de la figuration dans Elle s’appelait Sarah et Boomerang. Là, d’après ce que j’ai compris, je vais donner la réplique à Nathalie Baye ou Emmanuelle Devos. Le 5 octobre, je vais sur le tournage, à Evian. J’espère être à la hauteur. Vous imaginez si je suis nulle ? Aïe aïe aïe. Je suis très excitée.

Vous pensez déjà à vos prochains romans ?
J’ai une idée très précise pour le prochain que je vais commencer à écrire au début de l’année 2016 et qui sera dans la lignée de Boomerang. Après ça, j’ai un projet un peu fou, une autre biographie d’un personnage très intéressant mais je ne peux pas vous en dire plus. Ca va me demander une recherche dingue et beaucoup de voyages.                   

Une femme, aussi ?
Non, un homme. Tout ce que je peux vous dire c’est qu’il est franco-britannique, comme moi. 

Encore un secret donc...                                                                                                                       

Découvrez la bande-annonce de Boomerang : 

 

L'affiche de "Boomerang", au cinéma le 23 septembre © UGC Distribution