Et si le chat noir refusait lui aussi de passer sous une échelle…

Vous êtes paraskevidékatriaphobe ? Dommage, car 2012 ne compte pas moins de trois vendredi 13 ! La superstition est plus ou moins présente dans notre vie. Mais qu’en est-il pour les animaux ? L’Homme est-il le seul à montrer des comportements superstitieux ? Quelle est l’origine de tels comportements ? Les réponses à ces questions risquent d’en étonner plus d’une...

Laquelle d’entre vous n’a jamais touché du bois pour conjurer le mauvais sort ou fait un vœu en admirant une étoile filante ? Inconsciemment ou non, la superstition fait partie de notre vie quotidienne. Et pour celles d’entre vous qui se défendent d’être superstitieuses, je répondrais qu’elles ont raison car cela porte malheur ! A première vue, la superstition apparaît comme propre à l’être humain mais est-ce vraiment le cas ? Depuis quelques années, la question de la superstition chez les animaux se pose et des chercheurs tentent d’y répondre…

C’est en 1947 que l’Américain B. F. Skinner (1) emploie pour la première fois le terme de "superstition" pour expliquer le comportement de son modèle expérimental "fétiche" : le pigeon. Skinner plaça plusieurs pigeons dans une boîte expérimentale dans laquelle de la nourriture était distribuée automatiquement à intervalles de temps réguliers. Après plusieurs essais, Skinner remarqua que chacun des oiseaux avait associé la distribution de nourriture avec le comportement qu’il avait émis lors des premières distributions : tourner dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, balancer la tête comme un pendule… Les pigeons continuant d’émettre ces comportements tout au long de l’expérience sans qu’aucun renforcement ne soit prodigué, Skinner émit l’hypothèse qu’ils essayaient d’influer sur la distribution de nourriture par le biais de ces "comportements ritualisés". Skinner en conclura que quelques liens accidentels entre un rituel et une conséquence favorable suffisent à mettre en place et à maintenir une superstition. Ainsi, le mécanisme des superstitions reposerait sur des règles simples d'apprentissage.

J’ai moi-même pu observer la mise en place d’un comportement de type superstitieux chez un macaque de Tonkean. Lors d’une étude, j’ai dû apprendre à ce macaque à me donner un caillou pour recevoir un raisin sec. Cet échange se faisant à travers le grillage de son enclos, j’ai remarqué au bout de quelques séances que le singe ne me donnait son caillou qu’au travers du même trou du grillage et qu’il refusait d’accomplir ce geste au travers d’une autre partie grillagée. Trois semaines m’auront été nécessaires pour faire comprendre au singe que le trou du grillage n’avait aucun lien avec la récompense reçue et pouvoir ainsi débloquer ce rituel. Comme les pigeons, ce macaque s’était lui-même créé une superstition : un lien improbable et irrationnel entre deux événements indépendants.

Créée de toute pièce par un individu, la superstition peut ensuite être transmise culturellement (évitement d’une échelle) et même héritée génétiquement (peur des serpents non venimeux). Cependant, d’un point de vue évolutif, la superstition apparaît comme mal adaptée. En effet, croire qu’une action spécifique puisse avoir une influence sur l’avenir alors qu’elle ne le peut pas, peut engendrer des coûts pour l’individu en termes d’énergie ou de perte d’opportunités. La question se pose alors de savoir comment la sélection naturelle a permis la mise en place et le maintien des superstitions chez l’Homme comme chez l’animal ?

En 2011, K. R. Abbott et T.N. Sherratt (2), deux chercheurs canadiens, ont commencé à répondre à cette question. Les superstitions seraient le résultat inévitable d’un mécanisme d’apprentissage de l’individu visant à lui éviter deux erreurs possibles : d’une part, rejeter une vérité et d’autre part, croire en un mensonge. Par le biais de modélisations informatiques, Abbott et Sherratt ont même pu déterminer certains des paramètres affectant la probabilité qu’un individu développe une superstition. Par exemple, un faible niveau de confiance rendrait l’individu plus enclin à être superstitieux. De même, un faible coût énergétique par rapport aux potentiels bénéfices faciliterait la mise en place de la superstition. Reprenons l’exemple de l’échelle. Certains pensent que passer dessous peut nous porter malheur alors que la probabilité est quasi nulle mais le risque très grand. Au contraire, le risque d’éviter l’échelle est minime. La différence de coûts entre les deux alternatives étant nulle, le choix le plus judicieux est de ne pas passer sous l’échelle.

Finalement, tout ceci pour vous dire que si vous avez quelques manies pour attirer la bonne fortune, ne paniquez pas ! Nous en avons toutes et tous, animaux compris… Morale de cette chronique : "Ne jamais passer sous un chat noir" (3).

En partenariat avec la SFECA,

(1) B. F. Skinner (1947) ‘Superstition’ in the pigeon. J. Exp. Psychol., 38: 168-172.

(2) K. R. Abbott, T. N. Sherratt (2011) The evolution of superstition through optimal use of incomplete information. Anim. Behav., 82: 85-92.

(3) M. Bernier (2003) Le petit livre de Michèle Bernier paru aux Presses Chatelet.