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Pourquoi avoir écrit ce livre et à quel public s'adresse-t-il
?
Dr Robert Molimard J'ai essayé d'avoir le langage
le moins technique possible, donc je pense qu'il s'adresse
à tous. En fait, ce livre a une longue histoire...
Il y a dix ans, j'avais fait un exposé sur le tabac
et un collègue qui dirigeait une collection m'a dit
à la sortie qu'il fallait que j'écrive sur le
sujet. J'ai commencé à écrire, lorsqu'il
m'a dit que sa collection était arrétée.
J'ai donc laissé mes pages dans un tiroir, jusqu'au
jour où, dans une de mes consultations, j'ai rencontré
un gros fumeur, très dépendant. Et il s'est
avéré que c'était un éditeur.
Je lui ai alors parlé de cette ébauche de livre
qu'il a lu et l'idée lui a plu. L'anecdote la plus
drôle, c'est que mon éditeur avait décidé
d'arrêter de fumer le jour de la sortie du livre, et
il n'avait qu'une peur, c'était que la sortie soit
retardée !
En raison de la diminution du nombre de fumeurs, il y
aurait beaucoup d'attente pour obtenir un rendez-vous dans
un centre... Observez-vous cette tendance ?
Vous savez, il suffit d'une toute petite augmentation, par
exemple 5 % du nombre de rendez-vous et vous avez vite fait
de saturer un service, si vous accordez toujours le même
temps à chaque fumeur... Dans ma consultation, j'ai
effectivement un petit peu plus de demandes, mais il y a aussi
beaucoup de personnes qui ne viennent pas au rendez-vous.
Il y a un tel matraquage que les gens s'inscrivent. Mais ils
ne passent pas toujours la porte.
Pourquoi ne viennent-ils pas ?
Ils n'ont pas mûri l'idée. Leurs trois cerveaux,
comme je l'explique dans mon livre, ne sont pas en cohérence.
Si on demande à des fumeurs : "Est-ce que vous
voulez arrêter de fumer ?", 80 % vous diront "Oui,
car ce n'est pas bon pour la santé, ça coûte
cher etc..." C'est leur cerveau rationnel qui parle.
Si vous leur demandez ensuite "Avez-vous envie d'arrêter",
là je peux vous dire que ce n'est plus 80 % qui
répondent oui : c'est leur cerveau affectif qui parle...
Quand on fait une campagne médiatique pour pousser
les gens à arrêter, vous augmentez la rationalité
des fumeurs : ils sont donc plus nombreux à s'inscrire.
Mais au moment de faire le pas de venir à la consultation,
leur cerveau affectif reprend le dessus : ils n'en ont pas
envie !
En quoi consiste une consultation ?
Moi, je fais encore une réunion d'informations de groupe
de deux heures, dans laquelle j'explique que ce n'est pas
une affaire de volonté, qu'il s'agit d'une stratégie,
qu'ils sont responsables mais non coupables, etc... Cette
réunion accélère le travail individuel
ultérieur. Ensuite, ils sont pris en charge individuellement,
toutes les semaines s'il le faut, pour mettre en place un
traitement et un suivi.
Combien existe-t-il de centres ex-F et où les trouver
?
Il existe environ une centaine de centres. Leurs adresses
sont consultables directement sur le site
de la société de tabacologie, ou sur le
site exfumeur.com.
Voyez vous autant de femmes que d'hommes dans vos consultations
?
Globalement, c'est assez similaire, j'en vois autant...
Vous avez suivi l'évolution du tabagisme depuis
plus de 20 ans : quel est votre constat concernant les femmes
?
Les femmes fument davantage, c'est clair. C'est une évolution
récente, donc cela ne s'observe pas dans les populations
de fumeurs d'une cinquantaine d'année, qui sont encore
majoritairement masculines. Mais au niveau des jeunes, les
filles fument plus que les garçons maintenant. En fait,
tout le monde fume plus... Il y a une récente enquête,
demandée par la Commission européenne, qui a
montré qu'à une ou deux exceptions près,
tous les pays européens ont connu une augmentation
du tabagisme depuis 1995. Mais ça, personne n'en a
parlé...
Les femmes et les hommes sont-ils égaux face à
l'arrêt du tabac ?
C'est difficile à dire... Moi j'ai l'impression qu'il
n'y a pas de différence marquée. Ce qui est
sûr, c'est que les femmes n'ont pas eu beaucoup de chance.
Elles sont pénalisées et culpabilisées,
en particulier les femmes enceintes, alors que la cigarette
a été un des symboles majeurs de leur libération
il y a une trentaine d'années... Alors aujourd'hui,
on les culpabilise sur ce qui était un symbole d'affranchissement
!
Vous même, vous avez fumé. Pouvez-vous nous
raconter comment vous vous êtes arrêté ?
J'ai fumé mes premières cigarettes vers 12 ans,
en gardant les vaches, et j'ai arrêté le jour de mon 33 ème
anniversaire, en 1960. J'ai fait quelques épisodes d'arrêt
de quelques jours à une année entière. L'idée d'arrêter définitivement
grandissait, par un mûrissement intérieur que j'ai très bien
perçu. Un jour, "ça" a cassé. Je dis bien "ça", pour montrer
le caractère "involontaire" de l'arrêt... Pourtant l'environnement
n'avait rien de favorable : ça s'est passé dans
une de ces soirées festives dans les salles de garde d'internes
en médecine, où l'on buvait sec et chantait dans une véritable
"tabagie". Comme un fruit tombe lorsqu'il est mûr,
je savais que le tabac c'était fini. Et comme il n'y
avait pas de combat intérieur, je n'ai eu aucun trouble de
sevrage. C'était même infiniment plus facile
que lors des expériences antérieures.
Vous seriez-vous intéressé au tabac si vous n'aviez pas
fumé ?
Il est vraisemblable que mon passé de fumeur a été important
dans mon orientation. L'alcoolisme m'aurait intéressé car
j'ai beaucoup travaillé sur la cirrhose du foie dans mon service
hospitalier. D'ailleurs, c'est parce que je faisais des études
sur le foie des rats que j'en suis venu là. On m'avait
alors expliqué comment était réglé notre poids, par l'apparition
d'un besoin, la faim, qui poussait à un comportement irrésistible
de recherche et de prise de nourriture récompensé par un plaisir,
jusqu'à un rassasiement qui arrêtait le comportement. Suivait
une période de "satiété" jusqu'à l'apparition du besoin suivant.
J'ai immédiatement senti que ce mécanisme était exactement
semblable à ce que je ressentais comme fumeur. Des conditions
extérieures m'ayant amené à créer mon propre laboratoire et
à devenir chef d'un service de médecine à l'hôpital de Nanterre,
je me suis alors consacré à l'étude du tabagisme, à la fois
avec les fumeurs, et avec mes rats !
Les aides au sevrage tabagique sont nombreuses. Quelle
sont celles qui rencontrent le plus de succès ? Et celles
qui vous semblent les meilleures ?
Du point de vue du succès commercial, il est clair
que ce sont les gommes et autres patchs. Depuis 1996 aux États-Unis,
les substituts nicotiniques sont carrément vendus en
libre service, comme les chewing gums... En fait, l'effet
des substituts nicotiniques est montré dans les quinze
premiers jours d'arrêt, mais il n'y a plus d'effets
à long terme. S'il n'y a pas une prise en charge thérapeutique
et un soutien moral derrière, les substituts nicotiniques
sont inutiles.
Vous évoquez une certaine angoisse, voire une dépression
cachée, chez les fumeurs. La solution vient-elle des
antidépresseurs ?
Oui tout à fait, mais il faut relativiser sur la gravité
de la dépression. A l'arrêt du tabac, beaucoup
de gens présente une petite manifestation dépressive,
sans conséquence, qui disparaîtra au bout de
quelques jours ou semaines. C'est une frustration, un deuil
que l'on fait : c'est normal de se sentir un peu déprimé.
Mais ce n'est pas une dépression organique.
Par contre, il y a en a qui font des vrais dépressions
à l'arrêt du tabac, d'où l'intérêt
d'aller dans des consultations de tabacologie afin qu'elle
soit démasquée rapidement. En effet, dans nos
consultations, on réalise un test, qui permet de dépister
des dépressions masquées. A l'arrêt du
tabac, ces personnes risquent non seulement de déclarer
leur dépression, mais aussi de ne pas réussir
à arrêter la cigarette. On leur propose donc
d'abord un traitement antidépresseur, avant de conseiller
au patient de s'arrêter.
Quand vous avez créé la société
de tabacologie en 1983, existait-il déjà des
consultations spécialisés sur la tabac ?
Oui, des consultations existaient : elles étaient tenues
par des pneumologues, c'était donc le bout de la chaîne.
Autrement dit, ces consultations recevaient les cas les plus
graves. Au bout d'une bronche, on ne traite pas le problème
du tabagisme mais bien du cancer.
Et quelle était le but de la cette société
de tabacologie ?
Le but initial était de promouvoir la recherche scientifique.
Il faut savoir qu'il n'y avait à l'époque aucune
étude réalisée sur le tabac, alors qu'il
causait et cause toujours une grande mortalité. En
France en particulier, c'est ce qui tue le plus de gens, pourtant
cela fait 20 ans que la société existe et c'est
un échec pour nous en ce qui concerne la recherche
puisque personne ne veut faire de la recherche sur le tabac.
Mais la société de tabacologie garantit
aujourd'hui le sérieux de centres pour les fumeurs
?
Oui et heureusement ! Car on s'est rendu compte que certaines
consultations, même celles menées dans les plus
grands hôpitaux parisiens, proposaient de drôles
de méthodes pour arrêter de fumer. Fils dans
l'oreille ou autres aiguilles dans le cou, le traitement de
la dépendance tabagique relevait parfois de la magie
ni plus ni moins... J'ai donc décidé de créer
un label. Les centres labellisés par la société
de tabacologie ont un logo "centre ex-F", pour ex-fumeurs.
Sur quels critères ce label est-il délivré
aux consultations d'aide au sevrage tabagique ?
Il est accordé si un centre possède un responsable
qui est médecin diplômé de tabacologie
ou quelqu'un qui a fait la preuve de ses compétences
en matière de tabac, par exemple au travers de publications
scientifiques sur le sujet. Enfin, ces médecins ont
signé une charte éthique, qui les engagent à
faire bénéficier aux patients de toutes les
récentes connaissances scientifiques récentes,
sans l'escroquer.
Un dernier conseil à nos lecteurs ?
L'arrêt du tabac est le fruit d'une longue maturation
intérieure. Le fait de mettre des patchs, de faire
des essais d'arrêt et de connaître des échecs
correspondent à des étapes. Ce sont des passages
à l'acte successifs qui vont aider à mûrir
l'idée de vivre sans tabac.
Et puis un jour, on se lève le matin et on sait que
c'est terminé : 95 % des personnes qui se sont arrêtées
l'ont fait seuls. Tout est possible !
"La
fume-Smoking" de Robert Molimard
Editions Sides, 262 pages, 20 € Consulter
les libraires
Egalement en vente auprès
de l'éditeur :
SIDES éditions
29 rue Gay- Lussac 94120 Fontenay-sous-Bois
Site : http://editionsides.com
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