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Dr Robert Molimard : "L'arrêt du tabac est le fruit d'une longue maturation intérieure"
Le Dr Molimard est l'un des grands spécialistes de la tabacologie en France. Il a écrit récemment un livre très bien documenté sur le sujet, intitulé "La fume". Président de la Société de tabacologie, qui garantit entre autre la compétence des centres ex-F, centres d'aide au sevrage tabagique, il raconte son expérience et livre son expertise. (Février 2004)

Pourquoi avoir écrit ce livre et à quel public s'adresse-t-il ?
Dr Robert Molimard J'ai essayé d'avoir le langage le moins technique possible, donc je pense qu'il s'adresse à tous. En fait, ce livre a une longue histoire... Il y a dix ans, j'avais fait un exposé sur le tabac et un collègue qui dirigeait une collection m'a dit à la sortie qu'il fallait que j'écrive sur le sujet. J'ai commencé à écrire, lorsqu'il m'a dit que sa collection était arrétée. J'ai donc laissé mes pages dans un tiroir, jusqu'au jour où, dans une de mes consultations, j'ai rencontré un gros fumeur, très dépendant. Et il s'est avéré que c'était un éditeur. Je lui ai alors parlé de cette ébauche de livre qu'il a lu et l'idée lui a plu. L'anecdote la plus drôle, c'est que mon éditeur avait décidé d'arrêter de fumer le jour de la sortie du livre, et il n'avait qu'une peur, c'était que la sortie soit retardée !

En raison de la diminution du nombre de fumeurs, il y aurait beaucoup d'attente pour obtenir un rendez-vous dans un centre... Observez-vous cette tendance ?
Vous savez, il suffit d'une toute petite augmentation, par exemple 5 % du nombre de rendez-vous et vous avez vite fait de saturer un service, si vous accordez toujours le même temps à chaque fumeur... Dans ma consultation, j'ai effectivement un petit peu plus de demandes, mais il y a aussi beaucoup de personnes qui ne viennent pas au rendez-vous. Il y a un tel matraquage que les gens s'inscrivent. Mais ils ne passent pas toujours la porte.

Pourquoi ne viennent-ils pas ?
Ils n'ont pas mûri l'idée. Leurs trois cerveaux, comme je l'explique dans mon livre, ne sont pas en cohérence. Si on demande à des fumeurs : "Est-ce que vous voulez arrêter de fumer ?", 80 % vous diront "Oui, car ce n'est pas bon pour la santé, ça coûte cher etc..." C'est leur cerveau rationnel qui parle. Si vous leur demandez ensuite "Avez-vous envie d'arrêter", là je peux vous dire que ce n'est plus 80 % qui répondent oui : c'est leur cerveau affectif qui parle... Quand on fait une campagne médiatique pour pousser les gens à arrêter, vous augmentez la rationalité des fumeurs : ils sont donc plus nombreux à s'inscrire. Mais au moment de faire le pas de venir à la consultation, leur cerveau affectif reprend le dessus : ils n'en ont pas envie !

En quoi consiste une consultation ?
Moi, je fais encore une réunion d'informations de groupe de deux heures, dans laquelle j'explique que ce n'est pas une affaire de volonté, qu'il s'agit d'une stratégie, qu'ils sont responsables mais non coupables, etc... Cette réunion accélère le travail individuel ultérieur. Ensuite, ils sont pris en charge individuellement, toutes les semaines s'il le faut, pour mettre en place un traitement et un suivi.

Combien existe-t-il de centres ex-F et où les trouver ?
Il existe environ une centaine de centres. Leurs adresses sont consultables directement sur le site de la société de tabacologie, ou sur le site exfumeur.com.

Voyez vous autant de femmes que d'hommes dans vos consultations ?
Globalement, c'est assez similaire, j'en vois autant...

Vous avez suivi l'évolution du tabagisme depuis plus de 20 ans : quel est votre constat concernant les femmes ?
Les femmes fument davantage, c'est clair. C'est une évolution récente, donc cela ne s'observe pas dans les populations de fumeurs d'une cinquantaine d'année, qui sont encore majoritairement masculines. Mais au niveau des jeunes, les filles fument plus que les garçons maintenant. En fait, tout le monde fume plus... Il y a une récente enquête, demandée par la Commission européenne, qui a montré qu'à une ou deux exceptions près, tous les pays européens ont connu une augmentation du tabagisme depuis 1995. Mais ça, personne n'en a parlé...

Les femmes et les hommes sont-ils égaux face à l'arrêt du tabac ?
C'est difficile à dire... Moi j'ai l'impression qu'il n'y a pas de différence marquée. Ce qui est sûr, c'est que les femmes n'ont pas eu beaucoup de chance. Elles sont pénalisées et culpabilisées, en particulier les femmes enceintes, alors que la cigarette a été un des symboles majeurs de leur libération il y a une trentaine d'années... Alors aujourd'hui, on les culpabilise sur ce qui était un symbole d'affranchissement !

Vous même, vous avez fumé. Pouvez-vous nous raconter comment vous vous êtes arrêté ?
J'ai fumé mes premières cigarettes vers 12 ans, en gardant les vaches, et j'ai arrêté le jour de mon 33 ème anniversaire, en 1960. J'ai fait quelques épisodes d'arrêt de quelques jours à une année entière. L'idée d'arrêter définitivement grandissait, par un mûrissement intérieur que j'ai très bien perçu. Un jour, "ça" a cassé. Je dis bien "ça", pour montrer le caractère "involontaire" de l'arrêt... Pourtant l'environnement n'avait rien de favorable : ça s'est passé dans une de ces soirées festives dans les salles de garde d'internes en médecine, où l'on buvait sec et chantait dans une véritable "tabagie". Comme un fruit tombe lorsqu'il est mûr, je savais que le tabac c'était fini. Et comme il n'y avait pas de combat intérieur, je n'ai eu aucun trouble de sevrage. C'était même infiniment plus facile que lors des expériences antérieures.

Vous seriez-vous intéressé au tabac si vous n'aviez pas fumé ?
Il est vraisemblable que mon passé de fumeur a été important dans mon orientation. L'alcoolisme m'aurait intéressé car j'ai beaucoup travaillé sur la cirrhose du foie dans mon service hospitalier. D'ailleurs, c'est parce que je faisais des études sur le foie des rats que j'en suis venu là. On m'avait alors expliqué comment était réglé notre poids, par l'apparition d'un besoin, la faim, qui poussait à un comportement irrésistible de recherche et de prise de nourriture récompensé par un plaisir, jusqu'à un rassasiement qui arrêtait le comportement. Suivait une période de "satiété" jusqu'à l'apparition du besoin suivant. J'ai immédiatement senti que ce mécanisme était exactement semblable à ce que je ressentais comme fumeur. Des conditions extérieures m'ayant amené à créer mon propre laboratoire et à devenir chef d'un service de médecine à l'hôpital de Nanterre, je me suis alors consacré à l'étude du tabagisme, à la fois avec les fumeurs, et avec mes rats !

Les aides au sevrage tabagique sont nombreuses. Quelle sont celles qui rencontrent le plus de succès ? Et celles qui vous semblent les meilleures ?
Du point de vue du succès commercial, il est clair que ce sont les gommes et autres patchs. Depuis 1996 aux États-Unis, les substituts nicotiniques sont carrément vendus en libre service, comme les chewing gums... En fait, l'effet des substituts nicotiniques est montré dans les quinze premiers jours d'arrêt, mais il n'y a plus d'effets à long terme. S'il n'y a pas une prise en charge thérapeutique et un soutien moral derrière, les substituts nicotiniques sont inutiles.

Vous évoquez une certaine angoisse, voire une dépression cachée, chez les fumeurs. La solution vient-elle des antidépresseurs ?
Oui tout à fait, mais il faut relativiser sur la gravité de la dépression. A l'arrêt du tabac, beaucoup de gens présente une petite manifestation dépressive, sans conséquence, qui disparaîtra au bout de quelques jours ou semaines. C'est une frustration, un deuil que l'on fait : c'est normal de se sentir un peu déprimé. Mais ce n'est pas une dépression organique.
Par contre, il y a en a qui font des vrais dépressions à l'arrêt du tabac, d'où l'intérêt d'aller dans des consultations de tabacologie afin qu'elle soit démasquée rapidement. En effet, dans nos consultations, on réalise un test, qui permet de dépister des dépressions masquées. A l'arrêt du tabac, ces personnes risquent non seulement de déclarer leur dépression, mais aussi de ne pas réussir à arrêter la cigarette. On leur propose donc d'abord un traitement antidépresseur, avant de conseiller au patient de s'arrêter.

Quand vous avez créé la société de tabacologie en 1983, existait-il déjà des consultations spécialisés sur la tabac ?
Oui, des consultations existaient : elles étaient tenues par des pneumologues, c'était donc le bout de la chaîne. Autrement dit, ces consultations recevaient les cas les plus graves. Au bout d'une bronche, on ne traite pas le problème du tabagisme mais bien du cancer.

Et quelle était le but de la cette société de tabacologie ?
Le but initial était de promouvoir la recherche scientifique. Il faut savoir qu'il n'y avait à l'époque aucune étude réalisée sur le tabac, alors qu'il causait et cause toujours une grande mortalité. En France en particulier, c'est ce qui tue le plus de gens, pourtant cela fait 20 ans que la société existe et c'est un échec pour nous en ce qui concerne la recherche puisque personne ne veut faire de la recherche sur le tabac.

Mais la société de tabacologie garantit aujourd'hui le sérieux de centres pour les fumeurs ?
Oui et heureusement ! Car on s'est rendu compte que certaines consultations, même celles menées dans les plus grands hôpitaux parisiens, proposaient de drôles de méthodes pour arrêter de fumer. Fils dans l'oreille ou autres aiguilles dans le cou, le traitement de la dépendance tabagique relevait parfois de la magie ni plus ni moins... J'ai donc décidé de créer un label. Les centres labellisés par la société de tabacologie ont un logo "centre ex-F", pour ex-fumeurs.

Sur quels critères ce label est-il délivré aux consultations d'aide au sevrage tabagique ?
Il est accordé si un centre possède un responsable qui est médecin diplômé de tabacologie ou quelqu'un qui a fait la preuve de ses compétences en matière de tabac, par exemple au travers de publications scientifiques sur le sujet. Enfin, ces médecins ont signé une charte éthique, qui les engagent à faire bénéficier aux patients de toutes les récentes connaissances scientifiques récentes, sans l'escroquer.

Un dernier conseil à nos lecteurs ?
L'arrêt du tabac est le fruit d'une longue maturation intérieure. Le fait de mettre des patchs, de faire des essais d'arrêt et de connaître des échecs correspondent à des étapes. Ce sont des passages à l'acte successifs qui vont aider à mûrir l'idée de vivre sans tabac.
Et puis un jour, on se lève le matin et on sait que c'est terminé : 95 % des personnes qui se sont arrêtées l'ont fait seuls. Tout est possible !

"La fume-Smoking" de Robert Molimard
Editions Sides, 262 pages, 20 € Consulter les libraires

Egalement en vente auprès de l'éditeur :
SIDES éditions
29 rue Gay- Lussac 94120 Fontenay-sous-Bois
Site : http://editionsides.com


LE LIVRE
"La fume-Smoking" de Robert Molimard
Editions Sides,
262 pages, 20 €

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Site Ex-fumeur

Site de la Société de tabacolgie

 

Propos recueillis par Diane Mottez
 
 
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