Pouvez-nous nous dire deux mots sur la Compagnie
des Femmes dont vous êtes la fondatrice ?
C'est une société que j'ai créée
en 1996, et qui distribue des produits d'assurances et des produits
financiers exclusivement destinés aux femmes.
Quel a été votre parcours ?
J'ai fait une licence de droit, il y a très longtemps
puisque j'ai aujourd'hui 60 ans... Je suis devenue agent général
d'assurances, un peu naturellement parce que mon père
dirigeait déjà une compagnie d'assurances. J'ai
ensuite ouvert un cabinet de courtage, en 1974. J'ai fait
toute ma carrière en créeant moi même
mes sociétés de courtage. Je m'étais
aperçue qu'il y avait des besoins pour les femmes,
et que l'assurance était un métier d'homme.
Elle l'est toujours d'ailleurs. Pour les hommes et par les
hommes. J'avais toutes les difficultés des femmes et
j'ai voulu faire quelque chose. Ça m'a pris 4 ans pour
créer une société d'assurances pour les
femmes. Je n'ai pas réussi à avoir les financements
que je voulais, alors finalement j'ai ouvert en 1995 une société
de courtage destinée aux femmes.
Cette démarche partait d'une étude des besoins
des hommes et des femmes en matières d'assurances ?
Oui, des besoins différents selon les produits. Mon
grand dada, c'est la question de la retraite pour les femmes.
Parce qu'il y a encore quelques dizaines d'années,
les femmes comptaient sur leurs maris pour financer leur retraite.
Aujourd'hui, il y a de plus en plus de femmes seules, et elles
doivent compter sur elles mêmes. Je me suis aperçue
que les femmes ne s'en préoccupaient pas encore, qu'il
y avait un décalage entre le quotidien et le réflexe
épargne. J'ai décidé de monter un produit
couplé santé/épargne : les femmes qui
maîtrisent leurs dépenses de santé se
voient rembourser une partie de la prime, versée sur
un compte épargne. Il s'agit d'inciter les femmes à
prendre en compte leur retraite le plus tôt possible.
Au niveau de l'assurance automobile, on s'est aussi aperçu
que les résultats des femmes sont meilleurs que ceux
des hommes.
Comment expliquez-vous cette différence ?
Tout d'abord, les femmes sont plus respectueuses du code de
la route. Elles ont une conduite urbaine, c'est-à-dire
qu'elles ont davantage de petits acrochages mais moins de
gros accidents. Elles roulent moins vite que les hommes, ont
des voitures en moyenne moins puissantes. Il y a aussi le
problème de l'alcoolisme au volant, qui est aussi plus
le fait des hommes : les femmes boivent aussi, mais elles
roulent moins sous l'emprise de l'alcool. Elles ont des enfants
dans la voiture par exemple... Elles ont plus le sens des
responsabilités dans ce domaine-là. On peut
donc leur appliquer des tarifs moins chers.
Côté santé au contraire, les femmes sont
de plus grosses consommatrices que les hommes. Elles voient
des médecins tout au long de leur vie, et pas seulement
lorsqu'elles sont malades. On adapte donc en fontions des
besoins : pilules, traitement de la ménopause, médecines
douces... sont remboursées.
Ne pensez-vous qu'une entreprise telle que la vôtre
comporte un risque d'accentuation des différences sexuelles
dans la société, de "ghettoïsation"
des femmes ?
Je pense que cela n'accentue rien. Ce ne sont pas les individus
qui doivent s'adapter aux produits : aujourd'hui, rien n'est
fait pour les femmes. Nous n'avons pas à nous adapter
à des produits unisexe. Un contrat santé unisexe,
ça n'a pas de sens : les femmes n'ont pas de cancer
de la prostate, les hommes n'ont pas de cancer du sein...
Côté retraites, il s'agit d'essayer de rétablir
à niveau les femmes. Quand elles auront pris l'habitude,
notre rôle sera terminé. Mais nous n'en sommes
pas là : les femmes ont toujours des salaires inférieurs,
elles travaillent moins longtemps parce qu'elles s'arrêtent
pour élever les enfants. On est obligé de tenir
compte de ces disparités.
Peut-on vous considérer comme une féministe,
se batttant pour la parité ?
Clairement, oui. Parité, je n'aime pas du tout ce terme,
je préfère mixité. Mais je suis en tout
cas une féministe. Je me demande comment des femmes
de ma génération peuvent ne pas être féministes.
En 1964, j'avais 20 ans, j'ai du demander l'autorisation de
mon mari pour avoir de droit d'exercer une activité
profesionnelle, d'avoir un compte en banque.
Quelle différence faites-vous entre mixité
et parité ?
Dans "parité", il y a une notion d'égalité
qui me gêne. Nous ne sommes pas identiques. On ne fera
jamais qu'une femme soit un homme et inversement. "Mixité"
sous-entend que nous avons besoin des hommes et des
femmes. On peut faire des choses ensemble tout en étant
différents. Il ne faut pas chercher à avoir
50 % partout.
Vous n'êtes pas pour une législation instaurant
des quotas hommes / femmes ?
Cela ne sert à rien. Il faut davantage une volonté
d'individus pour faire avancer les choses, notamment dans
certaines entreprises, certains partis politiques. Il faut
accentuer plutôt dans ce sens. Les quotas en politique
ne nous ont pas mené à grand chose.
Le site de la Compagnie des Femmes propose des dossiers
sur des questions typiquement féminines : au-delà
de la prestation de services, ne peut-on pas considérer
qu'il s'agit d'un regroupement, d'une association de
femmes ?
Il y a un peu de ça. Je suis partie de l'idée
de faire une offre globale aux femmes. J'ai envie d'aller
beaucoup plus loin que la simple proposition de produits.
Par exemple, j'ai créé avec une amie une association
pour faire de la formation pour les femmes. Mon action va
beaucoup plus loin que mon activité. Je pense que des
femmes qui ont eu une expérience dans différents
domaine peuvent apporter des choses aux autres.
En quoi consiste cette association sur la formation ?
Les femmes sont très demandeuses de formation. Je sais
que Roselyne Bachelot (l'actuelle ministre de l'Environnement,
NDLR) était contre, en se demandant pourquoi les
femmes devraient être davantage formées que les
hommes, mais elles en expriment plus le besoin. Elle se sentent
moins sûres d'elles que les hommes. Quand elles font
des stages de formation mixtes, elles prennent moins la parole
et sont moins à l'aise. On assure donc la partie "femmes"
des formations dispensées par d'autres organismes :
prendre la parole en public, gérer uine crise, comment
mener une réunion... Aussi longtemps qu'il y a une
demande, il y a des raisons de le faire.
Personnellement, est-ce que le fait d'être une femme
a été une barrière dans votre carrière
professionnelle ?
Au début de ma carrière, j'avais beaucoup de
difficultés, mais je mettais ça sur le compte
de la profession. Pendant très longtemps, je n'ai pas
réalisé que c'était parce que j'étais
une femme.
Et quelle fut la prise de conscience ?
Je vous cite un exemple qui m'a terriblement choqué.
En 1984, j'ai créé un cabinet de courtage en
réassurance, j'étais la seule femme à
le faire à l'époque. Nous avons eu une conférence
entre professionnels à Baden-Baden. Mes confrères
m'ont d'abord déconseillé d'y aller, parce que
c'était "réservé aux professionnels"...
J'étais depuis 15 ans dans la profession ! Bien sûr,
j'y suis allée quand même et là bas il
n'y avait que des hommes. A déjeuner, il n'y avait
que des tables d'hommes, j'étais seule à ma
table, et à aucun repas un homme n'a songé à
m'inviter à se joindre à eux. Pas un !
Les femmes aujourd'hui doivent concilier vie profesionnelle
et vie familiale. Comment êtes-vous parvenue à
le faire ?
Moi j'ai eu des jumeaux et une entreprise en même temps...
J'étais aidée, parce que j'en avais les moyens,
c'est vrai, mais j'ai aussi connu les problèmes de
vacances, de maladies... comme tout le monde ! C'est vraiment
l'enfer. On n'a plus un instant pour s'occuper de soi. Pendant
un certain nombre d'années, on ne s'occupe que de son
métier, de ses enfants, de son mari. De tout, sauf
de soi même. Ce n'est qu'une fois que les enfants sont
grands que l'on peut essayer de se retrouver un peu. Cette
expérience est une des choses qui m'a poussé
à créer la Compagnie des Femmes. Aujourd'hui,
les femmes sont des femmes-orchestre qui doivent assurer sur
tous les plans.
Voyez-vous une amélioration de cette situation
à terme ?
Très peu. Les pouvoirs publics font tout pour renvoyer
les femmes chez elles. Ils proposent des mi-temps, des temps
partiels, tout ce qui permet d'écarter les femmes de
leur activité professionnelle et de les renvoyer à
leurs fourneaux. On dit qu'il faut allaiter son enfant le
plus longtemps possible, l'élever soi même pendant
les premières années... Les magazines féminins
sont les premiers en cause. Tout converge vers ça.
C'est de la désinformation. Le minimum serait quand
même de dire aux femmes qu'elles sont libres de faire
comme elles veulent, tout en connaissant les conséquences
possibles de leurs choix. Quitter son emploi pour s'occuper
de son enfant suppose de prendre le risque de se retrouver
à 40 ans seule sans emploi, sans but parfois.
Quels sont aujourd'hui vos projets ?
A partir de janvier, je compte me développer dans les
pays du Maghreb. C'est un nouveau challenge, les problèmes
ne sont pas les mêmes que dans les pays européens.
Ça me passionne, il y a encore plus de choses à
faire, je pense. La Compagnie des Femmes se développe
aujourd'hui sous forme de franchise. On développe des
partenariats avec des courtiers pour créer des produits
que nous distribuons, notamment par le biais d'Internet, sur
le site www.comdesfemmes.com.
Ce que je fais me passionne, donc je ne m'arrêterais
que quand je serais fatiguée... L'idéal est
de transmettre la Compagnie des Femmes à une jeune
femme, qui ait de nouvelles idées. C'est mon rêve.
A 60 ans, on a pas la même vision de l'avenir qu'une
femme de 30 ou 40 ans, qui pourra apporter ses idées.
Une fois cette personne trouvée, je passerai le flambeau.
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