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"Les femmes dirigeantes n'ont pas assez
le réflexe femmes"
Commissaire aux comptes, Tita A. Zeïtoun a créé il y a six ans "Action de Femmes" qui promeut la présence des femmes dans les conseils d'administration des entreprises. Elle vient de publier un ouvrage, "Femmes d'influence et le gouvernement d'entreprise" (lire notre article), qui dresse un bilan de la situation et présente les femmes d'entreprise les plus influentes. (octobre 2003)

Avez-vous créé "Action de Femmes" dans un but de lobbying ?
Tita A. Zeïtoun
Oui, très clairement. Nous envoyons des mails à des chefs d'entreprise, nous organisons des rencontres, comme à l'occasion de la Journée de la femme. Il arrive ensuite que les chefs d'entreprise nous contactent pour une demande d'adhésion ou parce qu'ils cherchent une femme compétente pour entrer dans leur conseil d'administration. Ce n'est pas notre vocation principale, "Action de femmes" n'est pas un cabinet de recrutement, mais cela fait partie des actions que nous pouvons mener en faveur des femmes. Il y a deux ans, j'ai sorti un précédent livre "Femme - Pouvoir et entreprise". Avec "Femmes d'influence", je dresse un nouveau bilan de la situation des femmes dans les entreprises. Par exemple, Michel Pebereau fait partie d'"Action de Femmes" depuis 2000. Mais il n'y avait pas encore de femmes dans le conseil d'administration de BNP-Paribas. Aujourd'hui, c'est fait.

D'où vous est venue l'idée de créer une telle association ?
Je suis expert-comptable et commissaire aux comptes depuis 1974. En 1995, j'étais au conseil d'administration d'une grande société, cotée en Bourse. J'ai posé une question difficile et le président m'a répondu : "C'était la seule question qu'il ne fallait pas poser." C'était tout à fait son droit de me répondre cela, mais j'ai été extrêmement choquée par le fait qu'aucun des hommes présents - j'étais la seule femme - ne pose de questions, ne réagisse. Je suis sûre qu'une femme aurait agi différemment. L'idée d'une association a mûri pendant deux ans et "Action de Femmes" est née.

Pensez-vous que les femmes aient une conception particulière du pouvoir ? Quelles sont leurs qualités particulières au sein d'une entreprise ?
Je crois que chaque sexe possède des valeurs féminines et masculines. Mais les femmes ont certaines qualités spécifiques : elles savent mieux gérer leur temps, elles ont une écoute meilleure, plus facile, plus rapide. Elles ont une conception plus claire et plus immédiate de ceux qui l'entourent. Les femmes ont plus de mérite car on leur demande de jongler entre leur vie professionnelle et familiale. Je schématise, bien sûr, mais les hommes sont plus nombreux à rentrer du travail sereinement, sans trop de soucis domestiques.

Aujourd'hui, les diplômés sont en majorité des femmes : pensez-vous que l'égalité se fera naturellement avec le renouvellement des cadres dirigeants ?
C'est tout à fait le cas. Les grandes écoles se sont vraiment ouvertes aux femmes il y a 25 ans, ce qui fait que celles-ci arrivent aujourd'hui à l'âge où l'on entre dans un conseil d'administration, entre 45 et 50 ans, en tout cas dans les grandes entreprises. Malheureusement, je crois qu'il existe encore le concept de la "femme alibi", qui a un rôle beaucoup plus statique que dynamique dans les conseils d'administration. Je prends l'exemple de Bernard Arnault, dont le conseil d'administration était exclusivement masculin. Il vient d'y faire entrer sa fille, qui a 28 ans. Sans remettre du tout en cause ses capacités, je ne suis pas sûre qu'on puisse être un bon administrateur à cet âge.

Quel conseil donneriez-vous à une jeune diplômée d'HEC qui souhaiterait faire partie d'un grand conseil d'administration ?
Je crois qu'il faut faire son chemin dans des directions opérationnelles des entreprises tout d'abord, puis faire ses preuves : il faut se montrer, sans en faire trop, et faire apprécier ses capacités et sa disponibilité.

Vous pensez qu'une femme doit faire davantage ses preuves qu'un homme ?
Oui, absolument. Un dirigeant connaît la vie des femmes, a l'exemple de son épouse qui doit allier vie professionnelle et enfants, soucis domestiques... Ce qui fait qu'il reproduit immédiatement le schéma sur les femmes de son entreprise, qui doivent prouver qu'elles sauront être disponibles et ne laisseront pas leurs soucis familiaux affecter leur travail. Il faut qu'elles prouvent qu'elles peuvent agir comme un homme, ou plutôt comme un chef d'entreprise, sans faire peser leur vie personnelle sur leur vie professionnelle. Parallèlement, même les femmes n'ont pas forcément le réflexe "femme".

C'est-à-dire ?
Quand une femme est au pouvoir, elle ne s'entoure pas systématiquement de femmes. Elle garde un réflexe très masculin. Je me prends en exemple, mais il y en a bien d'autres, je suis une des seules femmes commissaires aux comptes à s'occuper de sociétés cotées en Bourse. Et aucune dirigeante n'a jamais fait appel à moi, même connaissant mon engagement en faveur des femmes. Leurs commissaires aux comptes sont tous des hommes. Personnellement, si j'ai besoin d'un avocat, je recherche bien sûr d'abord quelqu'un de compétent, mais je préfère engager une femme. Il faut qu'hommes et femmes adoptent ce réflexe "femme".

Pensez-vous qu'il faille instaurer un quota, une loi de parité comme en politique, à l'instar de la Norvège ?
Non, ce n'est absolument pas mon optique. Je ne suis pas en faveur de l'introduction de ce genre de loi dans le monde des entreprises. Mais je pense qu'un gouvernement se doit de donner l'exemple. Parallèlement, je mène une action qui vise à introduire au moins une femme dans le conseil d'administration de chaque société côtée en Bourse. C'est vrai que c'est une sorte de quota... mais quand on sait que la direction de France Télécom ne comporte aucune femme, je pense qu'il y a encore de la marge....

Vous prenez fait et cause pour les femmes des hautes sphères dirigeantes. Cependant, les femmes actives connaissent tous les jours des inégalités professionnelles, la pression sociale qui peut culpabiliser une femme qui travaille trop. Qu'en pensez-vous ?
Des efforts doivent être faits, c'est certain. Pour ma part, je serais favorable à une modification des horaires des crèches par exemple : si celles-ci pouvaient fonctionner de 6 heures à 22 heures, en effectuant un roulement, cela faciliterait la vie des femmes actives. Bien sûr, je ne dis pas qu'il faille laisser son enfant de 6 h à 22 heures tous les jours ! Mais les femmes pourraient être plus investies et moins stressées si elles savent qu'elles peuvent prendre un avion très tôt ou rentrer d'une réunion qui a un peu duré sans s'inquiéter des horaires de la crèche. Il ne s'agit pas d'assister, mais d'offrir des services payants aux femmes qui le souhaitent.

Et vous, personnellement, comment êtes-vous parvenue à concilier vie professionnelle et vie familiale ?
J'ai engagé une employée de maison, ce qui fut pour moi comme engager une collaboratrice. A l'époque, je n'avais pas spécialement les moyens, mais j'ai considéré que c'était un investissement qui me permettait de m'engager totalement dans mon travail. J'ai eu trois enfants, alors je crois que c'était indispensable.

Pensez-vous que vous auriez eu le même parcours si vous aviez été un homme ?
Oui, parce que j'ai eu la carrière d'un homme. Je n'ai pas choisi de travailler dans la comptabilité, mon père a choisi pour moi et je n'ai pas eu le choix. De moi-même, je crois que je me serais orientée vers des métiers plus féminins, comme le communication, la mode. Mais on m'a lancé dans ce métier, alors j'ai voulu faire du mieux que j'ai pu. J'ai eu la chance d'être, dès l'âge de 10 ans, dans un lycée mixte, ce qui ne se faisait guère à l'époque. J'ai réussi à avoir des relations franches et pas uniquement basées sur la séduction avec les hommes, c'est un atout.

Avez-vous atteint tous les buts professionnels que vous vous étiez fixés ?
Je n'avais pas en tête un plan de carrière pré-défini. Ma carrière a évolué en fonction des rencontres, des opportunités. Mais je crois que l'âge de la retraite n'a plus de légitimité aujourd'hui. A 56 ans, je me sens encore une femme active, j'ai encore pas mal de projets. Je compte toujours promouvoir les femmes et moi aussi entrer dans quelques années dans un conseil d'administration, comme on me le propose souvent. Et pourquoi pas travailler pour les entreprises de mes enfants, leur apporter ma technicité pour réaliser leurs objectifs.

EN SAVOIR PLUS

Livre "Femmes d'influence et le gouvernement d'entreprise"
de Tita A. Zeïtoun,
351 pages, octobre 2003

Dossier JDF Bureau : 1001 façons de grimper les échelons

 SUR LE WEB
Le site d'Action de Femme

 

EN SAVOIR PLUS

Livre "Femmes d'influence et le gouvernement d'entreprise"
de Tita A. Zeïtoun,
351 pages, octobre 2003

Dossier JDF Bureau : 1001 façons de grimper les échelons

 SUR LE WEB
Le site d'Action de Femme
Propos recueillis par Céline Asselot
 
 
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