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Avez-vous créé "Action de Femmes" dans
un but de lobbying ?
Tita A. Zeïtoun Oui, très clairement. Nous
envoyons des mails à des chefs d'entreprise, nous organisons
des rencontres, comme à l'occasion de la Journée
de la femme. Il arrive ensuite que les chefs d'entreprise
nous contactent pour une demande d'adhésion ou parce
qu'ils cherchent une femme compétente pour entrer dans
leur conseil d'administration. Ce n'est pas notre vocation
principale, "Action de femmes" n'est pas un cabinet
de recrutement, mais cela fait partie des actions que nous
pouvons mener en faveur des femmes. Il y a deux ans, j'ai
sorti un précédent livre "Femme - Pouvoir
et entreprise". Avec "Femmes d'influence",
je dresse un nouveau bilan de la situation des femmes dans
les entreprises. Par exemple, Michel Pebereau fait partie
d'"Action de Femmes" depuis 2000. Mais il n'y avait
pas encore de femmes dans le conseil d'administration de BNP-Paribas.
Aujourd'hui, c'est fait.
D'où vous est venue l'idée de créer
une telle association ?
Je suis expert-comptable et commissaire aux comptes depuis
1974. En 1995, j'étais au conseil d'administration
d'une grande société, cotée en Bourse.
J'ai posé une question difficile et le président
m'a répondu : "C'était la seule question
qu'il ne fallait pas poser." C'était tout à
fait son droit de me répondre cela, mais j'ai été
extrêmement choquée par le fait qu'aucun des
hommes présents - j'étais la seule femme - ne
pose de questions, ne réagisse. Je suis sûre
qu'une femme aurait agi différemment. L'idée
d'une association a mûri pendant deux ans et "Action
de Femmes" est née.
Pensez-vous que les femmes aient une conception particulière
du pouvoir ? Quelles sont leurs qualités particulières
au sein d'une entreprise ?
Je crois que chaque sexe possède des valeurs féminines
et masculines. Mais les femmes ont certaines qualités
spécifiques : elles savent mieux gérer leur
temps, elles ont une écoute meilleure, plus facile,
plus rapide. Elles ont une conception plus claire et plus
immédiate de ceux qui l'entourent. Les femmes ont plus
de mérite car on leur demande de jongler entre leur
vie professionnelle et familiale. Je schématise, bien
sûr, mais les hommes sont plus nombreux à rentrer
du travail sereinement, sans trop de soucis domestiques.
Aujourd'hui, les diplômés sont en majorité
des femmes : pensez-vous que l'égalité se fera
naturellement avec le renouvellement des cadres dirigeants
?
C'est tout à fait le cas. Les grandes écoles
se sont vraiment ouvertes aux femmes il y a 25 ans, ce qui
fait que celles-ci arrivent aujourd'hui à l'âge
où l'on entre dans un conseil d'administration, entre
45 et 50 ans, en tout cas dans les grandes entreprises. Malheureusement,
je crois qu'il existe encore le concept de la "femme
alibi", qui a un rôle beaucoup plus statique que
dynamique dans les conseils d'administration. Je prends l'exemple
de Bernard Arnault, dont le conseil d'administration était
exclusivement masculin. Il vient d'y faire entrer sa fille,
qui a 28 ans. Sans remettre du tout en cause ses capacités,
je ne suis pas sûre qu'on puisse être un bon administrateur
à cet âge.
Quel conseil donneriez-vous à une jeune diplômée
d'HEC qui souhaiterait faire partie d'un grand conseil d'administration
?
Je crois qu'il faut faire son chemin dans des directions opérationnelles
des entreprises tout d'abord, puis faire ses preuves : il
faut se montrer, sans en faire trop, et faire apprécier
ses capacités et sa disponibilité.
Vous pensez qu'une femme doit faire davantage ses preuves
qu'un homme ?
Oui, absolument. Un dirigeant connaît la vie des femmes,
a l'exemple de son épouse qui doit allier vie professionnelle
et enfants, soucis domestiques... Ce qui fait qu'il reproduit
immédiatement le schéma sur les femmes de son
entreprise, qui doivent prouver qu'elles sauront être
disponibles et ne laisseront pas leurs soucis familiaux affecter
leur travail. Il faut qu'elles prouvent qu'elles peuvent agir
comme un homme, ou plutôt comme un chef d'entreprise,
sans faire peser leur vie personnelle sur leur vie professionnelle.
Parallèlement, même les femmes n'ont pas forcément
le réflexe "femme".
C'est-à-dire ?
Quand une femme est au pouvoir, elle ne s'entoure pas systématiquement
de femmes. Elle garde un réflexe très masculin.
Je me prends en exemple, mais il y en a bien d'autres, je
suis une des seules femmes commissaires aux comptes à
s'occuper de sociétés cotées en Bourse.
Et aucune dirigeante n'a jamais fait appel à moi, même
connaissant mon engagement en faveur des femmes. Leurs commissaires
aux comptes sont tous des hommes. Personnellement, si j'ai
besoin d'un avocat, je recherche bien sûr d'abord quelqu'un
de compétent, mais je préfère engager
une femme. Il faut qu'hommes et femmes adoptent ce réflexe
"femme".
Pensez-vous qu'il faille instaurer un quota, une loi de
parité comme en politique, à l'instar de la
Norvège ?
Non, ce n'est absolument pas mon optique. Je ne suis pas en
faveur de l'introduction de ce genre de loi dans le monde
des entreprises. Mais je pense qu'un gouvernement se doit
de donner l'exemple. Parallèlement, je mène
une action qui vise à introduire au moins une femme
dans le conseil d'administration de chaque société
côtée en Bourse. C'est vrai que c'est une sorte
de quota... mais quand on sait que la direction de France
Télécom ne comporte aucune femme, je pense qu'il
y a encore de la marge....
Vous prenez fait et cause pour les femmes des hautes sphères
dirigeantes. Cependant, les femmes actives connaissent tous
les jours des inégalités professionnelles, la
pression sociale qui peut culpabiliser une femme qui travaille
trop. Qu'en pensez-vous ?
Des efforts doivent être faits, c'est certain. Pour
ma part, je serais favorable à une modification des
horaires des crèches par exemple : si celles-ci pouvaient
fonctionner de 6 heures à 22 heures, en effectuant
un roulement, cela faciliterait la vie des femmes actives.
Bien sûr, je ne dis pas qu'il faille laisser son enfant
de 6 h à 22 heures tous les jours ! Mais les femmes
pourraient être plus investies et moins stressées
si elles savent qu'elles peuvent prendre un avion très
tôt ou rentrer d'une réunion qui a un peu duré
sans s'inquiéter des horaires de la crèche.
Il ne s'agit pas d'assister, mais d'offrir des services payants
aux femmes qui le souhaitent.
Et vous, personnellement, comment êtes-vous parvenue
à concilier vie professionnelle et vie familiale ?
J'ai engagé une employée de maison, ce qui fut
pour moi comme engager une collaboratrice. A l'époque,
je n'avais pas spécialement les moyens, mais j'ai considéré
que c'était un investissement qui me permettait de
m'engager totalement dans mon travail. J'ai eu trois enfants,
alors je crois que c'était indispensable.
Pensez-vous que vous auriez eu le même parcours
si vous aviez été un homme ?
Oui, parce que j'ai eu la carrière d'un homme. Je n'ai
pas choisi de travailler dans la comptabilité, mon
père a choisi pour moi et je n'ai pas eu le choix.
De moi-même, je crois que je me serais orientée
vers des métiers plus féminins, comme le communication,
la mode. Mais on m'a lancé dans ce métier, alors
j'ai voulu faire du mieux que j'ai pu. J'ai eu la chance d'être,
dès l'âge de 10 ans, dans un lycée mixte,
ce qui ne se faisait guère à l'époque.
J'ai réussi à avoir des relations franches et
pas uniquement basées sur la séduction avec
les hommes, c'est un atout.
Avez-vous atteint tous les buts professionnels que vous
vous étiez fixés ?
Je n'avais pas en tête un plan de carrière pré-défini.
Ma carrière a évolué en fonction des
rencontres, des opportunités. Mais je crois que l'âge
de la retraite n'a plus de légitimité aujourd'hui.
A 56 ans, je me sens encore une femme active, j'ai encore
pas mal de projets. Je compte toujours promouvoir les femmes
et moi aussi entrer dans quelques années dans un conseil
d'administration, comme on me le propose souvent. Et pourquoi
pas travailler pour les entreprises de mes enfants, leur apporter
ma technicité pour réaliser leurs objectifs.
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